«Les enfants ont besoin de bouger»
Les enfants ont besoin de bouger de multiples façons. Johanna
Hänggi, scientifique du sport, explique à quoi ressemble une
journée idéale et le rôle du chemin de l’école.
En termes de mouvement, à quoi ressemble la journée idéale d’un enfant de dix ans?
De mon point de vue, à savoir la santé publique et l’épidémiologie, ce n’est pas forcément la quantité de sport en soi qui compte, mais plutôt l’activité, à une fréquence adéquate et sous des formes variées. C’est ce qui entraîne des effets positifs à long terme sur la santé.
Quels sont les types de mouvement qui comptent?
La recherche parle d’activité physique ayant des effets positifs sur la santé. Pendant longtemps, l’accent a été mis sur le nombre de minutes d’activité à une intensité modérée à élevée. Ensuite, on s’est plutôt intéressé aux heures passées en position assise, qui ont des répercussions négatives sur la santé. On considère depuis lors les cycles de 24 heures dans leur ensemble, que l’on soit assis ou que l’on pratique une activité d’intensité modérée à élevée. Le sommeil en fait également partie. Ce qui compte est la répartition sur la journée. Rester assis ·e des heures durant est malsain; il faudrait se lever et bouger à intervalles réguliers. Même les activités de faible intensité ont un effet positif sur la santé. Les enfants devraient pratiquer une activité physique d’intensité modérée à élevée pendant une heure par jour. Ces 60 minutes peuvent être réparties sur la journée. Les enfants devraient également entraîner leurs capacités de coordination ou leur force musculaire trois fois par semaine.
Qu’est-ce que cela signifie pour un enfant de dix ans?
Une journée idéale comprendrait de nombreuses activités quotidiennes. Par exemple se rendre à l’école à pied, à vélo ou à trottinette, jouer et bouger avec les autres enfants sans contraintes, mais aussi dormir suffisamment. Les enfants ont naturellement besoin de bouger. Or, leurs possibilités en la matière dépendent de leur environnement social et résidentiel. Dans nos sociétés fortement industrialisées, nous bougeons de moins en moins au fil du temps. Un enfant de dix ans se trouve déjà dans une phase de transition. Il est donc essentiel qu’il puisse assouvir ce besoin de bouger.
Quel est le rôle des clubs de sport?
Lors de notre étude SOPHYA (voir encadré), nous avons mesuré l’activité physique quotidienne d’enfants et d’adolescent ·es durant une semaine à l’aide de capteurs, et nous avons analysé leur participation à des offres de sport organisées. Nous avons observé que les enfants les plus actifs avaient plutôt tendance à rejoindre un club de sport et à y rester. Ce n’est pas le cas des enfants qui ne bougent pas assez, qui risquent également d’abandonner plus vite le sport organisé. Le mouvement informel au quotidien joue encore un rôle essentiel chez les plus jeunes. Contrairement aux adultes, ils bougent de manière spontanée. Ils se lèvent, courent, puis s’asseyent à nouveau. Ce comportement non structuré diminue avec l’âge. Le sport organisé commence alors à gagner en importance, car il permet justement de bouger.
Comment motiver un enfant à bouger, ou à bouger plus?
Notre étude SOPHYA ne s’est pas penchée sur la motivation en soi. La recherche montre cependant que des expériences positives, la joie de bouger, les compétences en la matière et la confiance en ses propres capacités peuvent motiver les enfants. Le mouvement spontané et suffisamment de temps libre sont tout aussi importants. Malheureusement, le quotidien de nombreux enfants est très structuré, ce qui nuit à ces facteurs.
Des enfants qui bougent peu peuvent-ils se transformer en adolescent·es sportif·ves?
Aucun comportement n’est immuable. C’est pourquoi il faut encourager l’activité physique au-delà de l’enfance. L’adolescence est une période complexe, avec de nombreux changements, notamment la fin de la scolarité et le début des études ou de l’apprentissage.
Quelle est l’influence de l’activité physique sur la santé psychique et la capacité de concentration des enfants?
Il convient de séparer ces deux aspects. La recherche indique clairement que l’activité physique a un effet protecteur sur la santé psychique. Les résultats divergent quelque peu en fonction de la situation, par exemple des symptômes dépressifs, des troubles anxieux ou l’intégration sociale. Mais d’un point de vue global, je dirais que le sport et l’activité physique en général ont des effets positifs sur la santé psychique. Cela s’applique tout autant aux capacités cognitives qu’aux résultats scolaires. Le mouvement a un effet à court terme sur les capacités cognitives.
Nous ignorons encore si cet effet se maintient pendant plusieurs années. Des études à long terme seraient nécessaires. Enfin, l’étude SOPHYA a révélé des effets positifs sur le bien-être scolaire et la résistance au stress.
Quelle est l’influence des parents?
Des parents actifs ont plutôt tendance à avoir des enfants actifs, quel que soit l’environnement.
Et qu’en est-il de celui-ci?
Nous avons défini la notion de «propice à l’activité physique» en nous basant sur l’avis des parents. Estiment-ils que leur environnement résidentiel est sûr? Y a-t-il des espaces de jeu? Qu’en est-il du trafic? Nous avons également pris en compte la densité de routes principales dans un rayon de 200 mètres du logement des enfants, ainsi que le nombre d’espaces verts. Ces deux facteurs, même pris séparément, jouent un rôle.
Les enfants dont les parents ont une voiture bougent-ils moins?
Nous avons constaté une légère tendance dans ce sens. Le groupe était néanmoins trop petit pour que les données soient significatives.
Y a-t-il une différence entre les régions linguistiques au sujet du mouvement?
Oui, les enfants de Suisse alémanique sont plus actifs que les Romand·es ou Tessinois·es. Ce fossé se comble quelque peu à l’adolescence, mais les jeunes de Suisse alémanique restent plus actifs.
Quel est le rôle du chemin de l’école?
Nous avons constaté que les enfants qui se rendaient à l’école à pied, à vélo ou à trottinette étaient plus actifs que ceux qui s’y rendaient par un autre moyen. Le chemin de l’école est un trajet quotidien, ou presque, et représente donc un élément important de l’activité physique. Notre étude ne s’est cependant pas penchée sur le chemin de l’école en soi. Il faudrait un monitoring régulier et approfondi du chemin de l’école, tenant compte du parcours, de l’indépendance des enfants et de leur accompagnement, ainsi que de l’environnement. Cela pourrait également mettre en lumière quand et pourquoi les enfants changent leur façon de se rendre à l’école. Or, de telles études longitudinales sont complexes et donc rares.
Que peuvent faire les communes et les politiques pour encourager les enfants à bouger plus au quotidien?
Notre étude a mis en évidence les faits. Notre modèle d’impact montre que l’environnement résidentiel influe sur le comportement en matière de mouvement. Un environnement favorable à l’activité physique rend les enfants plus actifs. Les enfants qui bougent beaucoup auront plutôt tendance à rejoindre un club de sport et, une fois qu’ils en sont membres, ils restent actifs. Les enfants actifs deviennent en général des adultes actifs, et les parents actifs ont plutôt des enfants actifs. Enfin, nous avons constaté que tous les enfants n’ont pas le même accès au sport organisé. Les sciences du sport devraient se pencher sur d’éventuelles mesures à prendre.
L’étude SOPHYA est la première étude à long terme, à l’échelle suisse, sur le comportement en matière d’activité physique des enfants et des jeunes. Elle a été menée par l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH), sous la direction de la professeure Nicole Probst-Hensch, en collaboration avec l’Université de Lausanne et l’Università della Svizzera italiana. L’activité physique a été mesurée au moyen de capteurs et de questionnaires. À sa première édition, SOPHYA comptait 1320 enfants et jeunes de de 5 à 16 ans. En 2019, les mesures ont été répétées sur 844 de ces participant·es. En 2020, un nouveau groupe d’enfants âgés de 5 à 10 ans a été recruté. Cela a permis d’étudier l’évolution de l’activité physique au fil du temps. Johanna Hänggi est scientifique du sport. Ses travaux portent en particulier sur la santé publique et l’épidémiologie du mouvement. Co-autrice de l’étude SOPHYA, elle travaille auprès de l’Office du sport de la Ville de Zurich.