Représenter un futur désirable
Les images et les récits qui évoquent l’avenir impactent notre état d’esprit et nos actions. Certaines représentations nous inquiètent ou nous pétrifient, d’autres nous donnent envie d’agir. Selon Oriane Sarrasin, chercheuse en psychologie sociale, les plus efficaces sont celles qui cultivent l’espoir et mettent en lumière des solutions.
À quoi ressembleront les transports dans 30 ans? En tapant «mobilité d’avenir» dans un moteur de recherche d’images, le résultat se compose principalement de voitures autonomes voire volantes, d’immeubles de verre et de parkings connectés. Dans ce décor aseptisé, il n’y a que peu de place pour la nature, et encore moins pour l’être humain. Pourtant, lorsque l’ATE utilise le concept de «mobilité d’avenir», elle fait plutôt référence à une priorisation des transports publics, du vélo et de la marche. Représenter le futur n’est pas qu’un exercice d’imagination: cela relève d’un enjeu de société.
«Il sera une fois…»
Les histoires que nous racontons ne se contentent pas de décrire la réalité: elles l’organisent, la hiérarchisent en désignant ce qui compte. «Au cinéma, dans les médias ou dans nos conversations quotidiennes, nous accumulons des représentations qui façonnent notre interprétation du monde et tissent un imaginaire collectif», explique Oriane Sarrasin, enseignante et chercheuse en psychologie sociale à l’Université de Lausanne.
Dans les films, les livres ou les séries qui se déroulent dans le futur, le scénario est rarement alléchant. Des mégapoles polluées, des terres dévastées, une survie conditionnée par la violence, des personnages isolés ou robotisés: la culture populaire regorge de visions sombres de ce qui nous attend.
Dans la réalité aussi, l’actualité peine à nous remonter le moral. Les conséquences du réchauffement climatique nous rappellent au quotidien que la situation est plus préoccupante que jamais. À ces enjeux répondent deux scénarios opposés mais dominants: le «technosolutionnisme» et le récit apocalyptique. Le premier rassure en s’appuyant sur la capacité d’innovation de l’être humain. Le second paralyse en dépeignant un monde condamné à s’effondrer. Les deux ont cependant pour point commun de nous encourager à fuir la responsabilité collective. Surtout, ils démobilisent. Entre ces deux extrêmes, un autre imaginaire doit émerger: celui d’un futur construit collectivement, fondé sur la sobriété et la coopération.
Montrer des solutions
«Pour que l’être humain passe à l’action, par exemple dans le cadre de la crise climatique, il doit avoir le sentiment que ce qu’il fait a un impact», explique Oriane Sarrasin. Elle travaille sur les facteurs qui nous conduisent à penser ou à agir de manière durable. «Plus que de récits sur l’avenir, nous avons besoin de récits qui présentent des solutions», nuance la chercheuse.
C’est justement l’objectif du projet «Espace de vie 2045» lancé l’an passé par l’ATE. Douze images réalistes et utopiques ont été créées pour montrer à quoi pourraient ressembler Berne, Lausanne, Genève, Bâle, Coire ou Lucerne dans vingt ans. Pour Lausanne, c’est la place de la gare qui a été choisie comme destination de ce voyage dans le temps. Aujourd’hui, un tapis d’asphalte occupe la majorité de la place qui s’ouvre devant le grand bâtiment de la gare. Des voitures et des bus patientent au feu rouge, les piéton.nes se contentent du trottoir. Sur la nouvelle image, la verdure prédomine; elle définit les espaces, crée un ombrage. La route s’est transformée en voies pour les bus et les vélos alors que, partout autour, la marche est reine. Le résultat matérialise la vision ainsi que l’engagement de l’ATE. Surtout, il doit permettre de se projeter dans un futur concret et, si possible, enviable.
On aime ce qu’on connaît
Oriane Sarrasin connaît le projet «Espaces de vie 2045», car elle copréside également la section vaudoise de l’ATE. Mais elle n’a pas participé au processus et peut donc analyser le résultat avec son regard de psychologue. Elle estime que ces images nous impactent parce qu’elles montrent des endroits existants, loin des représentations de villes futuristes imaginaires. «Lorsque je regarde l’image de la gare à Lausanne en 2045, je compare forcément cette représentation avec la place telle que je la connais actuellement», commente la chercheuse. En mettant en parallèle l’endroit actuel et sa projection, les images proposent un kaléidoscope de solutions qui forment un futur rendu possible à nos yeux.
La recherche en psychologie a montré que nous avons tendance à préférer ce que nous avons déjà vu, entendu ou rencontré auparavant. «Ce biais cognitif appelé l’effet de simple exposition est beaucoup utilisé dans la publicité», explique Oriane Sarrasin. «Plus nous voyons une image, plus elle nous semble normale et acceptable».
Multiplier les récits positifs ainis que les images de villes apaisées, de mobilités douces, d’espaces partagés contribue à enraciner l’idée que ce futur est non seulement possible, mais souhaitable.
Le choix des mots et des images
Les récits positifs sont porteurs, car ils mettent en évidence ce que nous avons à gagner d’un changement de paradigme. Dans ce narratif, le choix des mots fait toute la différence. Parler de sobriété convoque souvent un imaginaire négatif, qui rime avec privation, perte de confort, de plaisir, voire de liberté. En regardant les images de la Suisse de 2045, on peut par exemple considérer qu’on y a réduit la place de la voiture. Or, le cerveau n’aime pas perdre. À ce narratif négatif, il répondra spontanément par l’opposition. Pourtant, la même histoire peut être racontée d’un autre point de vue, en mettant en évidence les bienfaits d’un changement – ce qu’il y a à gagner –, en particulier à l’échelle d’une communauté.
Oriane Sarrasin utilise l’exemple du débat actuel sur le 30 km/h pour l’illustrer. Également militante et élue au Grand Conseil vaudois, elle constate une dichotomie entre les positions défendues par certains groupes politiques opposés au 30 km/h et le discours de leurs élu·es qui approuvent la réduction de la vitesse dans leur commune. Ces personnes sont convaincues des bénéfices, car elles ont-elles-mêmes expérimenté l’amélioration de la sécurité et de la qualité de vie qui en découle. D’une part, cela montre que la connaissance du terrain et l’expérimentation peuvent faire vaciller des postures idéologiques. D’autre part, cela plaide pour la mise en lumière des bienfaits concrets de mesures perçues de prime abord comme contraignantes.
Montrer des solutions, des réussites locales et des initiatives inspirantes, mettre l’accent sur les conséquences positives et l’impact réel sur le bien-être des personnes: ainsi se dessinent les pistes d’un nouveau récit. «Pour mobiliser, il faut donner envie», résume Oriane Sarrasin.